Pensée de la forêt et amnésie occidentale

Artkhade avec Art Media Agency

Genève, 9 décembre 2016

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Jusqu’au 8 janvier 2017, le Musée d’Ethnographie de Genève accueille « Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt ». Quand derrière l’exposition d’ethnographie se cache… un projet politique.

L’Amazonie demeure un parent pauvre des expositions d’art et d’ethnographie. Aux « sociétés des basses terres », on préfère l’art précolombien, les cultures maya, aztèque ou inca, plus à même de bouger les foules. Ces dernières années, en Europe, les expositions portant sur le sujet se sont comptées sur les doigts de la main — le British Museum en 2001, la Fondation Mona Bismarck en 2002 ou le Grand Palais en 2005, pour citer les plus importantes. « Je veux remuer, dans un sens heuristique », s’exclame Boris Wastiau, directeur du Musée d’Ethnographie de Genève (MEG) et commissaire de l’exposition. « Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt » a pour dessein de bouger les lignes, tout en réparant une injustice.

Qu’y trouve-t-on ? Une introduction qui mêle les voix du présent à celles de l’Histoire. Les portraits – signés Daniel Schweizer – de caciques et chamanes, comme Raoni Metuktire, qui a tant fait pour la préservation de la forêt amazonienne et de la culture indigène, côtoient des cartes, des documents et autres objets plus archéologiques. Plus loin, les vitrines du MEG éclairent les outils utilisés par les chamanes pour crever le voile du monde et pénétrer l’invisible : psychotropes, flûtes et parures animant leurs danses. Enfin, c’est un voyage au sein de différentes ethnies amazoniennes qui se dessine ; les peuples kayapó, bororo ou karajà figurent en bonne place. Des parures, des masques, couronnes et diadèmes flamboyants colorent les vitrines, réalisés à l’aide de nacre, de fibres végétales et de plumes. Beaucoup de plumes, de toutes les couleurs, vives et chatoyantes. Les photographies des ethnographes René Fuerst et Daniel Schoepf, ou du cinéaste Paul Lambert, dévoilent certains des artefacts portés ou employés par leurs premiers « propriétaires », histoire de faire parler ces objets, de les sortir de leur majesté silencieuse.

Masque ype ou cara grande
Brésil, État du Mato Grosso, Rio Tapirapé, Rio Araguaya 
TapirapéMasque ype ou cara grande Brésil, État du Mato Grosso, Rio Tapirapé, Rio Araguaya Tapirapé. Milieu du 20e siècle Bois, roseau ou stipe de palmier, plumes jaunes et bleues d’Ara ararauna Plumes bleues et rouges non identifiées, nacre, noix de tucum, cire d’abeille, résine, coton teint et recouvert d’argile, fibre végétale. H 134 cm, l 109 cm Acquis de l'anthropologue et biologiste Borys Malkin en 1966 MEG Inv. ETHAM 033549

Recréer la jungle

Car avec « Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt », il est bien question d’empathie. L’exposition — la scénographie est signée par les architectes Bernard Delacoste et Marcel Croubalian — rappelle plus la period room que le traditionnel white (ou black, selon l’envie) cube. La period room, c’est ce trope de la muséographie permettant aux visiteurs une immersion dans l’atmosphère d’un temps et d’une culture révolus, en proposant une restitution du contexte d’origine. Il faut faire vivre les objets, les remettre dans la jungle. « La boîte noire sculpte l’espace, le but de la scénographie est la suspension de l’incrédulité », explique Boris Wastiau.

L’exposition baigne dans une pénombre peuplée de tentures végétales et de photos en macro qui rappellent la forêt tropicale. On entend les bruits de la jungle ; les cigales stridulent et les grenouilles coassent, les hommes chantent. Des jeux d’éclairage permettent même de figurer le passage furtif du soleil à travers la maille végétale.

Il existe quelque 350 ethnies encore vivantes en Amazonie. Les quelques-unes sélectionnées ont toutes leur vitrine, leur propre espace au sein de cette forêt artificielle, comme pour éviter de provoquer des correspondances formelles hasardeuses entre des cultures foisonnantes, que l’on a l’habitude d’homogénéiser aussi bien par paresse intellectuelle que par méconnaissance de l’Amazonie.

Une portée politique

Pourquoi cette empathie ? Car il faut agir, et ce n’est pas Boris Wastiau qui dira le contraire. « Le chamanisme a survécu à cinq siècles d’ethnogénocide, c’est un système extrêmement stable et pérenne. Et maintenant, c’est l’espace, la forêt, qui vient à manquer ».

Cinq siècles durant lesquels les hommes ont saigné d’abord, sous le joug des premiers missionnaires et jusqu’à la conférence de Valladolid, qui devait statuer si l’indigène avait ou non une âme. Puis c’est l’hévéa qui a saigné ; une culture brutale qui a appauvri les hommes et défiguré la forêt. Aujourd’hui, c’est l’Amazonie entière qui n’en finit plus de souffrir, éventrée par une déforestation galopante, polluée par l’orpaillage.

« Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt » exhibe les traces d’un passé qui n’existe plus, ou si peu, balayé par les bulldozers, après avoir été bâillonné par la « Rencontre » — les objets exposés n’ont pour la plupart pas plus de 200 ans. Le projet visé n’est pas de remettre une couche de culpabilité sur l’homme blanc, mais bien de provoquer la prise de conscience d’une réalité. « On ne peut pas défaire l’histoire », concède Boris Wastiau.

Diadème cérémoniel masculin me-àkà
Brésil, État du Pará, Rio Chiché 
Kayapó MekrãgnotiDiadème cérémoniel masculin me-àkà Brésil, État du Pará, Rio Chiché Kayapó Mekrãgnoti. Années 1960-1970 Plumes de perroquet, coton. H 15 cm, Ø 22 cm Acquis de l’ethnologue Gustaaf Verswijver en 1975 MEG Inv. ETHAM 040861 Photo: © MEG, J. Watts

S’il est impossible de défaire l’histoire, le directeur du musée a tout de même souhaité l’ancrer dans le présent. « Ce qui est objectivable, c’est la paupérisation de la culture. Nous perdons de manière irréversible le lien séculaire qui a été noué avec la nature ». Dans cette exposition, un dialogue se noue entre ce qui n’est pas le passé, mais des pratiques séculaires, et aujourd’hui. Que ce soit par les portraits à l’entrée de l’exposition, les superbes photographies de Claudia Andujar qui tissent de délicates correspondances avec les objets exposés, ou la parole donnée aux indigènes, l’exposition évite la chausse-trappe de la muséification des cultures. Elle donne la parole aux Amérindiens, notamment par le biais de petits films produits par le musée. Ce n’est pas dégoulinant de pathos ; les humains sont dignes. Ils témoignent de leur présent, du nôtre.

Les dégâts sont profonds, mais pas irréversibles. Récemment, le Fonds mondial pour la nature (WWF) a lancé un programme afin de sauver l’Amazonie, le Living Amazon Initiative. Et gardons à l’esprit Le Sel de La Terre (2014), le superbe documentaire de Wim Wenders sur la vie de Sebastião Salgado, où l’on voit le photographe et ses compagnons replanter des parcelles entières de jungle en Amazonie, avec succès et en quelques décennies à peine. Boris Wastiau conclut, léger sourire aux lèvres : « Le meilleur moment pour planter un arbre était il y a vingt ans, le second est aujourd’hui ».

Zoom

Valoriser une collection

Le Musée d’Ethnographie de Genève n’a rouvert qu’en 2014, fruit d’un investissement de 68 millions de francs suisses engagé par la Ville de Genève. Il affine donc encore son positionnement et les moyens de valoriser une collection comptant près de 80.000 objets. Pour cette exposition, le commissaire et directeur de l’institution, Boris Wastiau, a ainsi sélectionné 500 objets à partir de collections qui, pour l’ethnographie amazonienne, comptent près de 5.000 pièces. Aucun prêt n’a été nécessaire.

Mémo

« Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt ». Jusqu’au 8 janvier 2017. Musée d’Ethnographie de Genève, 65-67 boulevard Carl-Vogt, Genève, Suisse. Tél. +41 (0)22 418 45 50. www.ville-ge.ch/meg

Tags: Art Précolombien, Expositions